Lundi 23 juillet 1 23 /07 /Juil 18:34
"N° 25"
 
Cahiers Ernest PEROCHON
Bulletin des Amis d'Ernest Pérochon
Président:Eric Kocher-Marboeuf. Vice-présidents: Mme Jane Debenest, Jean Debenest, Louis Levionnois. Secrétaire: Frédéric Soyez. Secrétaires-adjoints: Claude Blondeau et Roger Durand. Trésorier: Maurice Moinard. Rédacteur en chef: Claude Blondeau.
 Hôtel municipal de la vie associative, 12 rue Joseph Cugnot, 79000, Niort
.Responsable de la publication: Eric Kocher-Marboeuf
SOMMAIRE
P. 2     La longue guerre des
        campagnes…Eric Kocher-Marboeuf
 
P. 13   La correspondance Brizon-
          Pérochon
P. 16    Discours de Jane Debenest pour la   
          première lecture publique
P.17   Lectures Publiques: 
          Discours de M. Jarry
         Trois lettres de Pérochon
P.19   François Bon lecteur de Pérochon
P.20   Hommage à Pierre Moinot par
           Pierre-Jean Rémy
P.21   Discours de Floréal Sanchez
           Brèves
P.22   Compte rendu du bureau
 
 
Le mot du president
La présente livraison de N° 25, cahier Ernest Pérochon reflète une nouvelle fois la diversité des approches suscitées par l’œuvre. Je suis convaincu que certains d’entre vous seront surpris par la richesse de l’analyse historique permise par l’étude des romans évoquant la Grande Guerre. Si les rapports entre histoire et littérature sont parfois conflictuels voire antinomiques, Ernest Pérochon est parvenu à une écriture romanesque très proche de la réalité exhumée des sources archivistiques des années 1914 à 1918. Il n’est pas certain que cette vraisemblance soit aussi poussée dans ses « vrais » romans historiques illustrant les guerres de religion ou de Vendée. Ernest Pérochon inspire également des écrivains ou chroniqueurs contemporains, dont nous avons choisi de reproduire certains extraits. Au moins trois chantiers retiennent particulièrement mon attention à cette heure : la mise en scène de la parole de Pérochon à travers les trois soirées de lectures publiques offertes dans le jardin de la maison par la ville de Niort, le travail de Bénédictin mené par Roger Durand sur la correspondance de l’écrivain et enfin le chantier du site internet toujours en jachère. Il s’agit de domaines différents mais complémentaires de la mise en interrelation de l’œuvre avec des publics différents mais passionnés. Plusieurs initiatives universitaires se font également jour pour évoquer les écrivains de la veine provinciale durant l’entre-deux-guerres, nous aurons l’occasion d’en reparler. Tout cela prouve que la maison Pérochon ne serait pas une coquille vide ou un témoignage de nostalgie.    
 
 
La longue guerre des campagnes vue par Ernest Pérochon
 
Eric Kocher-Marboeuf, maître de conférences, Université de Poitiers, Gerhico.
"Texte à paraître dans les actes du Colloque consacré à" La guerre qui dure" organisé par le centre d'études et de recherches du musée de l'Armée (CERMA- Musée de l'Armée- Invalides) reproduit avec l'aimable autorisation du service de la pédagogie et de la recherche du Musée de l'Armée."
La vie dans les campagnes des belligérants durant la Première guerre mondiale demeure étonnamment sous représentée dans l’historiographie, alors qu’elle paraît naturellement s’inscrire dans les problématiques sociétales du conflit qui dominent le champ de la recherche historique depuis une génération. Il était logique que les historiens qui ont eu à établir le socle des connaissances dans les domaines diplomatiques, militaires et politiques ne se soient intéressés aux ruraux que sous les angles démographique et économique, afin de quantifier leur participation à l’effort de guerre. Il n’est plus concevable de les négliger dès lors qu’est mise en exergue une approche globale de la guerre. Il est aussi exact qu’en dehors des régions agricoles impliquées dans les opérations militaires, le monde des campagnes a surtout appartenu à l’univers longtemps déconsidéré de « l’arrière ». Au fur et à mesure que les réflexions se déplacent sur le terrain des représentations, ou bien s’intéressent à des groupes de militaires ou de civils laissés pour compte jusque-là (comme les insoumis, les déserteurs, les prisonniers, les mutilés, les victimes de chocs psychologiques, les réfugiés, les otages, etc.), l’intérêt pour la vie quotidienne des ruraux, qui constituaient encore la majorité de la population européenne, est revu à la hausse1 .
 
                        Les rares synthèses existant sur la vie dans les campagnes pendant la Grande Guerre semblent buter sur la difficulté à trouver des sources de portée nationale aisément appréhendables par le chercheur. Certes, l’état d’esprit de l’opinion dans les campagnes est décrit dans un certain nombre de rapports des autorités administratives. Grâce aux synthèses régulières du corps préfectoral qui s’appuient en partie sur les rapports de la gendarmerie et des commissaires de la police spéciale, le cas des campagnes françaises paraît privilégié. Toutefois, quand il s’agit de pénétrer les réalités économiques des exploitations agricoles ou des entreprises artisanales, de connaître l’évolution des revenus des petits rentiers et propriétaires fonciers des villages, l’absence de documents comptables se fait cruellement sentir. Quant aux sentiments des ruraux vis-à-vis du conflit, leurs craintes, leurs peines, leurs joies quotidiennes, ils échappent pour une très large part aux sources publiques. Il n’est pas certain que les échanges épistolaires avec le fils ou le frère parti sur le front reflètent les pensées véritables de ceux qui sont restés au village, car il s’agit d’une écriture retenue, autocensurée, afin de ne pas éventuellement troubler le combattant.
 
                        Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que les historiens se soient constamment appuyés sur des témoignages livrés « à chaud » dans les années de la sortie de guerre. C’est ce qui explique la postérité des études du géographe Michel Augé-Laribé, Le paysan français après la guerre2 et L’agriculture pendant la guerre3, respectivement parues en 1923 et 1925 et encore utilisées dans L’Histoire de la France rurale4 ou dans le chapitre « Les paysans et la guerre » de L’histoire des paysans français rédigé par Robert Estier5 . L’intérêt non démenti pour le travail de Michel Augé-Laribé s’explique par la précision de sa description de l’agriculture française avant et après la guerre ainsi que pour son essai de transcription des représentations du paysan du début des années 1920. Afin de pallier le déficit en témoignages des acteurs ruraux sur leur expérience intime du conflit, les historiens ont considéré qu’il leur était possible de s’appuyer sur certains détails d’intrigues de romans à succès de l’entre-deux-guerres6 . C’est ainsi que plusieurs romans d’Ernest Pérochon sont très tôt apparus comme des sources romanesques dignes d’intérêt.
 
                        Il est aujourd’hui possible de croiser l’œuvre littéraire d’Ernest Pérochon avec les archives des cabinets des préfets des Deux-Sèvres et de la Vienne ainsi qu’avec celles de certaines entreprises rurales comme la laiterie coopérative d’Echiré qui entre dans l’espace géographique du romancier poitevin7 . Afin de comprendre l’intérêt de l’étude des œuvres d’Ernest Pérochon pour leur mise en perspective historique, il convient de brièvement rappeler la personnalité de cet écrivain peut-être injustement oublié mais qui fut pourtant en vue durant l’entre-deux-guerres. Ernest Pérochon vécut entre 1885 et 1942 et son décès au cœur de l’Occupation a sans doute contribué à son oubli postérieur. Fils de paysans protestants du bocage du nord des Deux-Sèvres, un milieu traditionnellement très catholique, il suit le parcours de la méritocratie républicaine qui passe par l’école primaire publique de Courlay puis l’école primaire supérieure de Bressuire avant d’intégrer et de sortir major de promotion de l’école normale d’instituteurs de Parthenay où il reçoit entre autres l’enseignement de Pierre Brizon. Renonçant à préparer l’Ecole normale supérieure de Saint-Cloud pour des raisons de santé, il enseigne à l’école primaire supérieure de Parthenay puis dans différentes écoles primaires des Deux-Sèvres. En 1913, grâce à l’appui de Pierre Brizon, il publie sous la forme d’un feuilleton les Creux de maison8 dans L’Humanité de Jaurès et recueille plusieurs voix au Fémina, mais ne remporte pas le prix car les jurés lui reprochent cette parution anticipée dans la presse. En 1914, il est mobilisé comme fantassin du 114e régiment d’infanterie de Saint-Maixent et Parthenay. Vaguemestre de son bataillon, il est victime d’une crise cardiaque en Lorraine lors d’un des premiers accrochages de la fin août. Soigné, il rejoint le dépôt régimentaire de Parthenay où il passe le reste de la guerre9.
 
                                     Le jeune instituteur rencontre la gloire littéraire à 35 ans en se voyant décerner le prix Goncourt 1920 pour Nêne10. Il quitte l’enseignement et se consacre dès lors exclusivement à l’écriture, publiant une vingtaine de romans et de romans scolaires en vingt ans. En 1921, il prononce un discours demeuré célèbre dans la région niortaise à l’occasion de l’inauguration du monument aux morts de Vouillé, commune proche de Niort où il était encore instituteur un an auparavant.
 
                                   Les évocations de la Grande Guerre au sein des intrigues des romans de Pérochon débutent dès 1922 avec La Parcelle 32 11 qui aborde le thème de la spéculation foncière générée par la guerre. Surtout, en 1924 paraissent Les Gardiennes12 considéré comme le grand roman de la littérature française ayant rendu l’hommage qui leur revenait à ces paysannes de France exhortées par René Viviani, président du Conseil en août 1914. En 1929, Ernest Pérochon choisit d’évoquer la répression s’étant abattue sur les mutins de 1917 pour donner corps au Crime étrange de Lise Balzan13 et deux ans plus tard, en 1931, il choisit encore de partir de la guerre pour suivre l’émancipation de Marie-Rose Méchain14. Son dernier roman s’appuyant en partie sur le premier conflit mondial paraît en 1932, il s’agit des Fils Madagascar15. Dans ces œuvres écrites en seulement une décennie, Ernest Pérochon bâtit une trame romanesque qu’il nourrit de ses observations personnelles, de témoignages, de rumeurs rapportées par le « qu’en dira-t-on » et peut-être bien aussi de certaines analyses de Michel Augé-Laribé, même si ce point mériterait d’être éclairci. Ernest Pérochon tire du conflit des éléments communs et introduit des nuances au fil du temps. Incontestablement La Parcelle 32 et Les Gardiennes sont les romans insistant le plus sur l’empreinte profonde laissée par la guerre chez les paysans deux-sévriens qu’il met en scène. Les personnages principaux, Mazureau le Père et la vieille Misangère, incarnent la paysannerie poitevine ancestrale, rude à la besogne, implacable quand il s’agit d’accroître le patrimoine familial. La durée du conflit va avoir raison de leur vie, leur état de santé se détériore sous les coups de boutoir des jeunes fils ou petits-fils morts au front et du surtravail effectué dans les champs. Seuls ces deux romans permettent de suivre les années du conflit dans le cadre spatio-temporel du village, sans qu’il soit pour autant toujours aisé de bien dissocier les années du cœur de la guerre en particulier. Dans les trois autres romans, les héros véritables sont plutôt les jeunes, ceux qui vont vivre dans le monde d’après-guerre.
 
                        Il est certain qu’Ernest Pérochon n’a pas voulu marquer ses romans ayant pour arrière-fond le contexte de la guerre du sceau de l’ennui ou de la monotonie. S’il évoque l’attente de la victoire, c’est au travers de destins croisés qui sont bouleversés par le conflit. La durée de la guerre sert de révélateur de leur caractère, de leurs qualités mais aussi de leurs failles. L’analyse des romans permet de dégager deux grands ensembles de conséquences imputables au conflit. C’est ainsi que seront abordées tour à tour les conséquences économiques et sociales puis les conséquences sociétales.
 
 
                                                Le premier faisceau d’allusions concernant la rupture qu’engendre la Grande Guerre dans les campagnes est sans doute celui qui tend le plus à la polémique. Ernest Pérochon souscrit en effet totalement à l’idée d’un enrichissement sans précédent des paysans durant le conflit. Une idée communément admise dans la France de l’après-guerre qui a été pourtant d’emblée nuancée par Michel Augé-Laribé. Dans La parcelle 32, le narrateur explique qu’après la désorganisation des premiers mois de la guerre, un changement en profondeur n’avait pas manqué de se produire : « Des gens ennuyés étaient ceux qui avaient abandonné leur culture au début de la guerre, soit parce qu’ils se croyaient assez riches, soit qu’ils manquaient de bras et qu’ils ne se trouvaient plus en force, les jeunes étant partis.
Bien avisés au contraire, ceux qui avaient tenu bon ! Il leur fallait trimer, cela va de soi ; tout le monde sortait aux champs : les femmes, les enfants, les chétifs et jusqu’aux vieux hors d’âge. Mais aussi, la récompense venait !
            Le blé se vendait à un très haut prix et le bétail n’avait plus cours. Quant au lait… Quant au lait qui était la grosse affaire de Fougeray, si l’on en parle, il vaut mieux n’en pas parler trop clairement… Car le gouvernement avait taxé le beurre.
On prenait l’argent du lait et on le mettait avec l’argent du blé, avec l’argent des pommes de terre, l’argent du bétail et l’argent des allocations que tout le monde avait bien finir par obtenir.
            Et, encore une fois, il serait très méchant et tout à fait absurde de prétendre que cela faisait oublier le chagrin des séparations. Tout au plus pourrait-on dire que cela le rendait moins visible chez certains.
Les gros cultivateurs faisaient fortune ; les petits payaient leurs dettes et arrondissaient leurs biens. Les paysannes, quand elles allaient à la ville, dressaient la tête devant les dames.
            A Fougeray, le curé en soutane élimée, le facteur et le maître d’école traînant des sabots plats, n’étaient plus du tout considérés. Il n’y avait guère au-dessous d’eux qu’un vieux réfugié belge, Jorden le dentelier.
            Peu à peu, une fièvre d’orgueil gagna tout le monde. Les fermiers voulurent être propriétaires ; ceux qui avaient un champ en voulurent deux…et non point dans un an, dans deux ans, après la guerre, mais tout de suite.16 »
 
                        Certes, l’enrichissement est lié au surtravail de tous les membres de la famille, mais l’esprit civique des paysans trouve vite ses limites quand il s’agit d’échapper à la taxation du beurre apparue en 1917. Le rationnement et l’adjonction de blés noirs au pain sont également vivement ressentis dans les campagnes, ainsi que le révèle un passage des Gardiennes mentionnant que la clientèle de la boulangerie du village « était, plus que jamais, difficile à maintenir, à cause des règlements changeants et contradictoires, à cause surtout de la mauvaise qualité des farines qui ne permettait d’obtenir, malgré le plus pénible travail, qu’un pain grisâtre et gluant.17 » Surtout, le monde paysan relève la tête et sort de sa position ancestrale de dominé. Tout comme Michel Augé-Laribé, Ernest Pérochon date l’embellie de l’économie agricole de 1917 et 1918, ce qui revient à dire que la durée du conflit a été d’une certaine façon une alliée des paysans. Dans Les gardiennes, l’écrivain note qu’« Il y eut une belle hausse, ce printemps là [1917], sur toutes les denrées. Personne ne parla plus d’abandonner la culture ; les femmes les moins courageuses, les vieillards les plus fatigués se ressaisirent ; les champs qui étaient restés en friche furent bien vite ensemencés.
            On fignola moins la besogne ; des procédés nouveaux et rapides furent employés. L’abondance d’argent facilita les choses, permit, par exemple, aux gros et moyens exploitants d’acheter des machines venues des pays étrangers. Malgré la rareté toujours plus grande de la main-d’œuvre virile, le travail se fit mieux que les années précédentes.
            Il ne faut pas se hâter de dire que c’était le seul appât du gain qui relevait ainsi le courage des gens de la terre. Dans les âmes les plus humbles, il y avait le sentiment exaltant d’une victoire ; victoire pénible, lente, achetée au prix de peines obscures et incroyables, auxquelles, dans le désordre tragique de la guerre, on ne prêtait peut-être pas suffisamment attention.18  »
 
Dans La parcelle 32, il avait déjà abordé la situation économique favorable des derniers mois de la guerre en la contrebalançant toutefois avec les pertes encore subies dans les rangs des jeunes villageois partis au combat : « A Fougeray, ce printemps là [1918], la guerre causa de grands deuils. Les ennemis ayant tapé comme des fous – dans leur hâte d’en finir, disaient les journaux – les pauvres qui se trouvèrent aux points de grande bataille furent, encore une fois, décimés.
            Six du village y laissèrent leur vie : deux petits gars tout jeunes et quatre anciens à brisques qui avaient passé partout.
            Il n’y a que les menteurs pour dire qu’ils ne furent pas pleurés.
Il faut remarquer seulement que jamais, de mémoire d’homme, et même jamais depuis les temps des temps, il n’était entré autant d’argent chez ceux de Fougeray.
            Il y avait environ deux ans que les produits de la terre se vendaient avantageusement. Cela avait été d’abord une surprise et puis ont s’était vite habitué à voir monter les prix de façon gaillarde.19 »
 
            C’est également dès La parcelle 32 qu’Ernest Pérochon met en scène des paysans à l’âme noire avec le personnage d’Honoré. Ce dernier, sursitaire pour raison médicale, profite de sa situation pour mener tranquillement ses affaires mais finit par être dénoncé et arrêté par les gendarmes au retour de la ville où il est allé trouver son notaire. Son statut lui interdisait en effet de quitter le village sans autorisation. Le roman est également l’occasion d’évoquer la fraude au lait, une pratique courante, attestée d’ailleurs dans les archives de la coopérative d’Echiré. La fraude est toujours le fait des femmes dans les exploitations et c’est pourquoi Pérochon choisit d’en faire le portrait en prenant l’exemple de Francille. Cette vieille servante, qui boit et fume en cachette le vin et les cigares de ses maîtres, réussit l’exploit de fabriquer vingt-cinq fromages de chèvre là où la fille de la maison n’en confectionnait que six. De surcroît, elle parvient à livrer quotidiennement 20 litres de lait de plus à la beurrerie avec le même cheptel qu’avant la guerre. Cette augmentation du rendement éveille bien les soupçons du laitier qui constate cependant le même phénomène dans d’autres fermes. Le vieux Mazureau découvre le coupage du lait par de l’eau ou du petit lait, une fraude sanctionnée avant la guerre par une forte amende et l’exclusion de la coopérative et il tente de la faire cesser. En revanche, il ferme les yeux sur la vente au marché de fromages que la servante produit avec « du petit lait bien sale, bien puant… [car] Les gens de la ville, ils n’y connaissent rien ! Il n’y a pas de contrôleurs pour les fromages… […] Les gros riches, ils aiment les bons fromages blancs à la crème…, les bons La Mothe au lait de chèvre…, goûtez-moi ça belle madame !… C’est très sain pour les malades ! Hi ! Hi ! Hi !20 » Le record de Francille en la matière aura été de vingt-cinq fromages tirés d’un seul verre de lait.
 
                        A côté de ces passages sur l’amour de l’argent voire de l’appât du gain qui dévoilent la face noire des paysans, Ernest Pérochon insiste aussi sur les valeurs positives ayant animé les ruraux durant les quatre années du conflit. Il rend surtout hommage à leur sens de l’effort obstiné dans la durée qui est incarné par la famille Misanger des Gardiennes, dont l’un des fils, Constant, employé des chemins de fer avant la guerre connaît une belle ascension dans l’armée grâce à sa bravoure. Ce capitaine décoré de la légion d’honneur écrit des lettres enflammées à ses proches restés à la ferme afin de les exhorter à remplir leur devoir patriotique : « Vous devez travailler pour les soldats ne manquent de rien ; vous devez travailler jusqu’à l’épuisement de vos forces, jusqu’à en mourir s’il le faut… La souffrance et la mort ne comptent pas plus pour vous qu’elles ne comptent pour les combattants.21 » Le parallèle entre le devoir du soldat sur le front et le devoir du paysan dans son champ est complètement intégré par sa mère, la Misangère pour laquelle : « Il fallait tenir, non seulement pour des raisons ordinaires et directes, mais pour d’autres raisons qu’elle ne savait guère formuler, et qui, cependant, dominaient au fond de sa conscience, fortes et sûres comme l’instinct. D’abord, il lui semblait juste de durement peiner parce que les autres souffraient et que le travail est frère de la souffrance ; mais surtout, les hommes s’acharnant aux œuvres de destruction et de mort, la tâche première des femmes, qui est de conservation, lui apparaissait confusément avec son importance essentielle. Jeunes ou vieilles, les femmes étaient les gardiennes du foyer, gardiennes des maisons, de la terre, des richesses, gardiennes de qui avait été amassé par le patient effort des âges pour faciliter la vie de la race, mais aussi gardiennes des ordinaires vertus et gardiennes de qui pouvait sembler futile et superflu, de tout ce qui faisait l’air du pays léger à respirer, gardiennes de la douceur et de fragile beauté. 22 » 
 
            Ces lignes, qui constituent le ressort du roman, insistent sur la persévérance dans l’effort, la constance de ces femmes qui ne se satisfont point des apports de bras de mauvaise qualité que le gouvernement leur expédie lorsqu’il juge que la guerre s’éternise mais qu’il est impossible d’accorder les permissions promises aux paysans dès l’automne 1914. Ernest Pérochon écrit que « l’armée envoya des équipes de soldats auxiliaires ou de blessés convalescents momentanément inaptes à la guerre. Equipes composées de façon bizarre, où l’on trouvait des prêtres, des commis, des ouvriers de ville et quelques rares paysans ; ceux-ci, d’assez mauvaise volonté du reste, car ils auraient préféré battre leur propre récolte. Tous ces gens habitués, dans les garnisons d’arrière, à ne point brûler leur sang aux besognes secondes de l’armée, incapables, d’ailleurs, ou très faibles, n’apportèrent point une aide aussi efficace qu’on l’avait espéré. 23 » En revanche, au fil des saisons et des années de guerre, de nouvelles solidarités paysannes naissent spontanément au sein des communautés villageoises, « chacun se mit à l’œuvre ; de la nécessité naquit l’entraide. Le Marais vint au secours de la Plaine ; des gens qui ne sympathisaient guère et même des ennemis francs rassemblèrent leurs gerbes pour battre plus facilement. Et les femmes, encore une fois, occupèrent des places dangereuses pour la fragilité de leur corps.24 »  
 
            Grâce à cet acharnement, les paysannes finissent par épargner suffisamment pour se permettre d’acquérir du matériel agricole de nouvelle génération. C’est donc, une nouvelle fois la longueur du conflit, l’entrée en guerre des Etats-Unis et le stationnement des « Sammies » dans les régions proches du littoral Atlantique qui auraient favorisé une sorte de mini-révolution agricole en partie impulsée par les femmes. C’est ainsi que la Misangère propose d’acquérir une lieuse, « or, les machines de cette sorte, venant d’Amérique, coûtaient fort cher bien que le gouvernement vînt en aide aux acheteurs.25  » Solange, sa belle-fille, refuse tout d’abord un si gros débours même si « l’argent, pourtant, ne lui manquait pas, mais, comme rien n’annonçait la fin prochaine de la guerre, elle gardait toujours son idée de se retirer si les choses se gâtaient et de vivre librement en rentière…26  » 
 
            A côté des paysans, les artisans ruraux traversent aussi les quatre années du conflit en voyant leur situation matérielle s’améliorer au fil des mois. Au début des Fils Madagascar, la scierie familiale des héros du roman souffre du départ à la guerre de « presque tous les ouvriers ». A la Toussaint 1914, il ne reste plus que trois vieux ouvriers et un apprenti qui n’ont plus d’ouvrage faute de commandes, « puis, comme cet abominable chantier de guerre n’avançait pas, il fallut bien remettre toute chose en train.27 » Le redémarrage de l’activité de l’entreprise située dans le marais poitevin s’opère en 1918 avec l’arrivée des troupes américaines qui utilisent les facilités du port de La Rochelle - La Pallice. « Les affaires à présent, allaient au galop. Il venait des commandes et des commandes. Et ce n’était plus la routine habituelle : peuplier, frêne ; frêne et peuplier. De Moulièvres où s’installait un camp d’Américains, on demandait du chêne, de l’orme et du noyer ; sans s’occuper du prix mais en fixant raide, une date.28 » Une semblable tonalité est observable dans Marie-Rose Méchain, roman dans lequel Ernest Pérochon dénonce pour la première fois les profiteurs de guerre issus des campagnes. Deux personnages incarnent l’esprit mercantile ayant sévi pendant la Grande Guerre. Il s’agit tout d’abord de Cochard, présenté tout d’abord comme un ambitieux adjoint au maire M. Méchain. Alors que le maire s’évertue à venir en aide à ses administrés dans le malheur, l’adjoint se détourne des honneurs et des charges de la politique pour se lancer « dans des affaires inconnues. Loin de céder son magasin, comme il en faisait naguère le projet, il venait de former une association avec certain cousin qu’il s’était découvert à Moulièvres. L’association n’avait point pour but la quincaillerie au détail, mais la fourniture à l’autorité militaire, des choses les plus diverses. Cochard loua de vastes bâtiments dont il fit des entrepôts. On le jugea un peu fou, et l’on crut que tant d’ambition le perdrait. Mais il ne tarda guère à prendre du ton, au contraire, et du volume.29 » Le parcours du second personnage, Alcide Gibel, est encore plus remarquable puisqu’il passe à la faveur de la guerre du statut de vaurien du village à celui d’honorable homme d’affaires dont la fortune n’ira qu’en s’amplifiant dans les années 1920.
 
            Marie-Rose Méchain paraît en 1931, année au cours de laquelle la crise économique mondiale se fait vraiment ressentir en France. La conjoncture conduit peut-être l’écrivain à faire un parallèle entre le sentiment d’appauvrissement alors ressenti par les classes moyennes et la ruine de certains rentiers déjà intervenue durant la guerre. C’est ainsi qu’il mentionne la catastrophe pour les épargnants de l’anéantissement des emprunts russes consécutif à la Révolution bolchevique au printemps 1918 ; « les emprunts russes ne furent plus que des papiers sales. Et vlouf ! M. Debarre tomba dans la rivière. Il y glissa ou y sauta : peu importe30  » Mais c’est surtout l’appauvrissement progressif tout au long des années de guerre de la famille de l’héroïne principale qui retient l’attention du lecteur. A quelques mois de la fin du conflit, M. Méchain est acculé à la vente de la métairie qu’il possède encore et tente de la négocier à son juste prix avec ses amis notables qui finissent par tous lui avouer être dans la gêne. L’un deux, Brunet-Duval, possédant pourtant dix maisons à Moulièvres, n’encaisse plus ses loyers tandis que ses locataires indélicats, protégés par la législation exceptionnelle qui interdit les expulsions, n’hésitent pas à sous-louer. Cette situation profite encore une fois aux paysans, car « le notaire, après plusieurs années creuses, commençait à travailler sérieusement. La grosse et la moyenne propriété s’émiettaient. La terre passait aux paysans. Mais ceux-ci, sauf de rares exceptions, en étaient encore à grignoter les terres des bourgeois. Pour vendre aisément, et surtout, pour vendre cher, il fallait morceler. Cela supposait quelque publicité et de longs marchandages ; ce que M. Méchain voulait éviter. » Michel Augé-Laribé nuance cette idée d’un transfert massif de la propriété vers les paysans à la faveur du conflit. Selon le géographe, la hausse des mutations des cotes foncières à partir de 1917-18 correspond davantage à un rattrapage des creuses années 1914-1916 qu’à un mouvement de fond32 .
 
 
                                                Les changements de mœurs intervenus entre 1914 et 1918 constituent le second trait majeur des thèmes mis en écriture par Ernest Pérochon dans ses romans tirés de ses observations de la vie dans la campagne des Deux-Sèvres durant le premier conflit mondial. Alors que ses deux premiers romans d’avant-guerre, Les creux de maison et Nêne, censés se passer sous le Second Empire et au début de la Troisième République insistaient sur la misère et la soumission des métayers du bocage à leurs « maîtres et seigneurs », le renversement des rapports de force est radical dès La parcelle 32 où le valet de ferme Maurice, revenu à la ferme des Mazureau lors d’une permission, n’hésite pas à défier Mazureau le vieux à propos de ses relations avec sa fille Evelyne en lui lançant : « J’ai vu venir sur moi des hommes qui étaient pires que des bêtes féroces…, et je n’ai pas tremblé et je n’ai pas cédé ma place ! Ne pensez pas que je m’en laisserai compter par un vieux qui n’a rien vu !33  »
 
Le thème de la désorganisation sociale est plus amplement traité dans Les gardiennes où la contestation des places et de l’obéissance ancestrales est généralisée aux relations mères-enfants, aux valets, aux mendiants et même aux animaux domestiques. « A Sérigny certes, beaucoup de petits travaillaient avec acharnement ; il y en eut qu’une gravité précoce accabla ou qui restèrent rabougris pour avoir prématurément usé leurs forces à des besognes d’hommes. Mais d’autres agissaient d’une manière bien différente. Dans ce seul village on aurait pu compter une dizaine de galopins dont la grande occupation était de vagabonder et de battre l’estrade en quête d’amusements défendus. Les mères, trop faibles, trop fatiguées, trop tristes aussi, ne réussissaient pas à s’en faire obéir. Elles avaient parfois des sursauts d’énergie désordonnée ; alors les coups pleuvaient comme grêle dans une tempête de cris et de larmes mais, le lendemain, les diableries recommençaient. On vit des gamins parler en chef chez eux, très insolemment, sans que personne leur fermât le bec.
            La poigne virile manquait et les êtres capricieux sur qui elle avait coutume de s’appesantir cherchaient à s’émanciper.
            Les enfants n’obéissaient plus, les valets parlaient avec arrogance ; des mendiants à figure de sorciers sortant on ne sortait d’où, menaçaient ; des gens de mauvaise réputation redressaient la tête et ricanaient. Les bêtes domestiques elles-mêmes se croyaient tout permis. Des chevaux infirmes ruaient dans les brancards, prenaient le mors aux dents. De vieux bœufs placides, abrutis de servitude, devenaient espiègles, se mettaient tout à coup à batifoler et refusaient de se laisser enjuguer ; ou bien, au moment où l’on voulait les délier, ils secouaient la tête de toutes leurs forces, envoyant le joug danser au loin. Aux maisons rouges, un hameau de la plaine de Sérigny, une pauvre servante eut de la sorte la temps fracassée. Au même endroit il fallut abattre un bouc qui était devenu inabordable.
            Tout ce désordre fut une des misères accessoires du triste temps de guerre.34  »
           
            Cette situation débouche naturellement sur des conflits entre femmes aux intérêts opposés. Dans Les gardiennes, la vieille Misangère se méfie particulièrement de l’attitude de sa bru Solange qui vit seule dans sa ferme du Paridier en compagnie d’un valet. Bien que la belle-fille ait revissé un verrou à sa porte de chambre, la belle-mère multiplie les visites à l’improviste à pas feutrés. Au bout de quelques mois, le valet est finalement remercié sans qu’aucune relation n’ait été nouée entre la fermière et son homme de force. Au bout de trois années de guerre, les femmes de la campagne finissent par s’enhardir, le manque d’hommes, le désir de séduire sont de plus en plus affirmés et des idées pas toujours exprimables passent par la tête. La tentation est directement influencée par la mode de Paris qui exige des corsages décolletés et surtout des bottes « profondes comme des puits ». Ernest Pérochon écrit que «Vieilles ou jeunes, laides ou jolies, les plus hautaines aussi bien que celles de faible vertu, toutes voulaient être bottées jusqu’aux genoux comme les officiers fringants. (…) Assez vite, cette mode gagna la campagne. Les jeunes paysannes qui allaient à la ville vendre leurs denrées ou recevoir leur allocation de guerre, voyaient aux devantures des boutiques, sur des banquettes de velours, ces jolies bottes souples dont la haute tige faisait paraître le pied tout petit.35 » Solange Misanger, dont le mari est prisonnier, refait sa garde-robe au grand dam de sa belle-mère, tout en n’oubliant pas d’expédier chaque semaine un colis « au camp de représailles. » Dans Marie-Rose Méchain, sept ans après Les gardiennes, Ernest Pérochon réutilise des expressions identiques, rappelant que « Ce fut vers le printemps 1917 que les coquettes aimèrent à chausser de hautes bottes comme les vaillants aviateurs et à porter jupe courte afin de laisser voir ces bottes aux filleuls de guerre.36 »
           
            L’écrivain n’hésite pas à aborder la question taboue de la sexualité pendant la guerre dès Les gardiennes où il met en scène Georges, un permissionnaire qui s’en prend aux Américains cantonnés à proximité de sa ferme, afin de rappeler les affres du doute ou de la jalousie dans lesquels étaient parfois plongés les soldats vis-à-vis de leurs épouses. Selon Georges, « il y avait deux façons d’être en guerre, c’était connu… deux façons bien différentes !... Et ceux qui se faisaient tuer – toujours les mêmes – pouvaient se tranquilliser : leurs femmes ou leurs fiancées ne dépérissaient pas d’ennui en leur absence… Elles passaient joyeusement leur temps en compagnie des soldats embusqués, étrangers ou français, blancs ou noirs, ou même jaunes, tous bien nourris, bien propres et les poches gonflées d’argent… Non ! Il ne fallait pas lui en conter, à lui qui avait passé partout, qui avait vu la débauche s’étaler en certains pays d’arrière !37 » Cette diatribe met aussi l’accent sur la xénophobie de certains combattants. L’érotisme dégagé par les femmes de soldats est encore plus prononcé dans les deux derniers romans évoquant la Grande Guerre, comme si Pérochon réévaluait à la hausse la question à distance de l’événement. Dans Marie-Rose Méchain, il évoque Germaine qui « son deuil terminé avait des bottes mordorées et usait de parfums violents. Jolie fille… On ne l’employait plus à l’hôpital temporaire bien qu’elle prétendît être infirmière brevetée.38» L’hôpital militaire de l’arrière obtenu à Trémont par la belle-mère de M. Méchain devient un terrain de chasse pour les soldats convalescents qui n’entendent pas perdre leur temps immobilisés au fond de leur lit. Parmi les plus entreprenants, un caporal de chasseurs à pied, « un diable bleu », fait succomber l’épouse d’un conseiller municipal devenu unijambiste à la suite d’une blessure et parti en rééducation en Bretagne. Le Don Juan du lazaret a des successeurs et bientôt « une salle entière [est] vidée d’un seul coup, pour l’exemple. Des deux sous-officiers en traitement – active et territoriale – on ne garde que l’ancien, qui [a] la figure massacrée par un éclat d’obus.39 »
 
            Les adolescents sont en définitive les seuls à jouir de davantage de liberté pour découvrir la sexualité en pleine nature parce que la campagne est moins fréquentée qu’avant la guerre. C’est ainsi que les conches du marais poitevin sont le cadre de l’idylle nouée entre Francine et Maxime dans Les gardiennes. Ils profitent du relâchement du contrôle social. A quelques années près, des filles tout juste en âge d’être mariées préfèrent s’unir avec leur fiancé, quitte à prendre le risque d’un veuvage précoce avec toutes les conséquences négatives pour une seconde union car « cette maudite guerre n’en finissait pas. » Du coup, « plusieurs filles de Fougeray s’étaient mariées quand même ; leur promis n’avaient pas voulu attendre et ils étaient venus chercher, entre deux combats, quelques heures d’un bonheur anxieux et cruel. Cela faisait même dans le village, trois veuves de plus…40  » Parfois le calcul économique n’est pas absent, le père Mazureau évoque ainsi un jour le possible mariage d’Evelyne avec son amoureux mobilisé, Maurice, en y mêlant l’éventuel apport de la pension de veuve de guerre aux ressources familiales !
 
                        La surveillance des filles est renforcée avec l’arrivée des Sammies dans la région. Les romans d’Ernest Pérochon apportent un éclairage en grande partie inédit dans la littérature pour comprendre les sentiments mêlés de la population autochtone vis-à-vis de ces libérateurs venus du Nouveau Monde. Dans Les gardiennes, le débarquement des Américains à La Pallice donne à penser qu’ils viennent d’un pays de cocagne : « Ces nouveaux alliés arrivaient en grand nombre aux ports de mer. Sur de grands bateaux surchargés, ils amenaient de leur pays riche, des chevaux, des machines de guerre, des armes, ce qu’il fallait pour la nourriture, pour l’habillement, pour la guérison des blessés et des malades. Ils amenaient par quantités invraisemblables, tout ce que l’on pouvait imaginer, même des choses en apparence inutiles, et ils s’établissaient dans le pays comme si la guerre devait encore durer dix ans.41 » Leur physique suscite tout d’abord des réflexions d’admiration de la part de la population française, car « Tous étaient des hommes très jeunes et d’allure ardente, des hommes comme il n’en restait plus guère en France après tant d’atroces batailles. Ils ne savaient marcher qu’à grands pas et semblaient toujours avoir un but vers lequel ils allaient en hâte. Ils n’hésitaient jamais, se trouvaient chez eux partout, du premier coup.42 » Ce comportement d’hommes sûrs d’eux-mêmes n’est tout d’abord pas critiqué, car les ruraux voient surtout les avantages qu’ils pourront en retirer, on veut y voir une certaine part de naïveté derrière les apparences : « Leur petit chapeau semblait drôle ; ils étaient vêtus de bonnes étoffes, chaussés comme pour faire à pied le tour du monde. Les officiers riaient avec des dents en or, impressionnantes.43 » Cette richesse a des répercussions économiques favorables pour la population poitevine car « Les Américains se nourrissaient copieusement. Outre leur ration militaire, ils consommaient beaucoup de bonnes choses qu’ils trouvaient dans le pays. Ils faisaient de grands achats et leur bourse paraissait inépuisable.44  » Face à cette débauche de moyens, « les filles du pays, un moment surprises par l’allure de ces étrangers, s’étaient en effet familiarisées assez vite. Quelques unes, à qui la hardiesse ne manquait pas, venaient parfois rôder par groupes, autour du groupement. Des promenades au Marais furent organisées ; il y eut des bals clandestins.45 » En 1924, Ernest Pérochon décrit positivement cette attitude d’une partie de la gente féminine locale, précisant que « Des liaisons s’établirent, quelques unes avouées, entre des soldats, honnêtes garçons et des filles libres dans leurs amitiés. Plusieurs mariages furent décidés ; il est vrai que tous n’eurent point lieu, mais la faute n’en revint pas toujours aux étrangers ; deux maraîchines de Saint-Jean menèrent l’aventure jusqu’au bout et, la guerre terminée, passèrent l’océan pour aller vivre en ce fabuleux pays d’Amérique.46 »
            Le changement de regard vis-à-vis des Américains est net dans Les fils Madagascar qui paraît en 1932. A un moment où l’Amérique en crise est mal vue en France car elle est accusée d’avoir exporté ses maux sur le vieux continent, Ernest Pérochon entend montrer que l’anti-américanisme était en germe durant la guerre et qu’une fois la surprise et la sympathie initiale passées, certains Français n’avaient pas apprécié le comportement suffisant des libérateurs. L’anti-américain primaire est incarné par le vieux Léounard, ouvrier de la scierie Madagascar, qui ponctue ses remarques acerbes d’un retentissant « Fumier d’Américon ! » Les commandes de l’armée américaine ne sont plus présentées comme la panacée du fait des contraintes qu’elles engendrent qui brusquent les habitudes. Léounard ne comprend pas ces changements : « Cependant, tant qu’ils demeurèrent à Moulièvres, il les supporta. Malheureusement, ils avaient essaimé. A Sérigny, ils étaient environ une centaine, tantôt plus, tantôt moins. Ils faisaient la cuisine dans un hangar appartenant à Léounard. Ils l’avaient aménagé, rapidement et très bien, car ils aimaient leurs aises. Ils avaient débroussaillé les alentours, enlevé des tas de ferraille et d’ordures. Tout cela en un tour de main. Intolérable !47  » Toutefois, l’hostilité reste isolée, « Les Américains ne méritaient pas qu’on leur jetât de tels regards. D’ailleurs, ils n’avaient pas à se plaindre sur ce point ; hormis le bonhomme de la scierie, tout le monde leur faisait plaisant accueil.48 » Il n’empêche que certains traits de leur caractère ou de leurs gestes suscitent parfois des sautes d’humeur dans la population à mesure que leur présence s’ancre dans la durée : « Peut-être trouvait-on parfois qu’ils poussaient leur pointe avec un peu de sans-gêne. Quelques uns se croyaient un peu trop chez eux. Mais bah ! On n’oubliait pas qu’ils avaient passé la mer et qu’ils apprenaient leur métier de soldat afin d’aller soutenir les nôtres au milieu de ce carnage.
            Ils buvaient à grands coups, insensibles à la qualité, si inférieurs en cela aux Français que le vice d’ivrognerie ne leur procurait même pas de plaisir.
            L’argent leur coulait des doigts comme d’une source profonde. On les enviait un peu d’être si jeunes, si allègres et si bien pourvus.
            Ils marchaient à grands pas sonnants, riaient en montrant des dents dorées parmi des dents très blanches. Leur gaieté et leur force faisaient autour d’eux comme une bonne chaleur.
            Souvent, ils allaient à la ville où les belles ne perdaient pas leur temps. A Sérigny, celles qu’ils embrassaient, elles l’avaient bien cherché. Peu nombreuses, au reste. On les connaissait.49 »
 
            La légèreté d’esprit des Américains arrivés tard dans la guerre tranche en effet avec l’usure physique et morale de la population française qui endure trois années de souffrances en 1918. Les promesses rassurantes mais non tenues de l’automne 1914 ont indéniablement contribué à émousser la résistance des caractères les plus faibles : « Beaucoup de gens haut placés avaient annoncé pour l’automne la fin de la guerre. On les avait écoutés d’abord et l’on était efforcé de croire que le beau temps permettrait la grande bataille libératrice ; mais le beau temps passait et les ennemis ne lâchaient pas prise. Des bruits décourageants commençaient à se propager. La guerre, disait-on, serait une guerre d’usure, très longue par conséquent, si longue que personne n’en pouvait prévoir la fin. On rapportait des nouvelles étonnantes : nos alliés anglais s’établissaient à demeure chez nous, louaient des terres pour dix ans, entreprenaient patiemment d’immenses travaux, instruisaient sans se presser leurs soldats. Et les gens au courant chuchotaient aussi que la gendarmerie préparait l’incorporation de tous les hommes sans limite d’âge.
            Il faut l’avouer : à ce moment là certaines volontés fléchirent. De pauvres femmes, qui avaient tenu jusqu’alors, lâchèrent tout à coup, brisées de corps et d’âme. Une fois la moisson terminée, elles vendirent ce qu’elles possédaient et abandonnèrent leur exploitation. De ce fait, il resta pendant quelque temps des terres en friche. A Sérigny et aux environs, il y en eut fort peu, une quinzaine d’hectares peut-être que l’on fit pacager et qui, d’ailleurs furent cultivées dès l’année suivante.50 »
           
            L’usure débouche également sur la mélancolie et l’ennui à mesure que le conflit s’enlise. Bien que non pratiquante avant la guerre, la jeune servante Francine servant au Paridier chez la Misangère se rend chaque semaine à l’église car « L’heure de la messe était aussi un moment de gagné sur le triste ennui du dimanche.51 » L’attente dans les campagnes ne se vivait pas au même rythme que dans les villes ou à Paris, Ernest Pérochon dépeint une atmosphère d’un silence pesant dans Marie-Rose Méchain : « La guerre durait. A l’arrière, le moral se stabilisait. On s’installait dans la guerre avec une sorte de résignation égoïste. On subissait la guerre comme on subit une calamité naturelle contre laquelle on ne peut rien.
            La fin viendrait bien un jour…
            Le communiqué annonçait assez souvent : ‘‘Rien à signaler.’’
            Pas de nouvelles : bonnes nouvelles.52 »
 
            Par définition, les paysans sont souvent des « taiseux », qui ne livrent guère le fond de leur pensée, surtout dans le bocage où l’habitat dispersé renforce la solitude et l’indépendance d’esprit53. En revanche, comme les citadins, ils sont avides des informations livrées par la presse locale qui véhicule le plus souvent les bobards des grands titres nationaux : « il était prouvé que les ennemis, crevant de faim, allaient jusqu’à se repaître des nourritures les plus immondes ; prouvé de même qu’ils se laissaient bêtement tuer comme des mouches. D’ailleurs, tous les prisonniers qu’on leur faisait portaient des bretelles… Jamais on n’eût pu croire qu’il existât, de par le monde, bandits aussi pleutres et aussi dépourvus du plus élémentaire bon sens.54 »
 
            Au bout de l’ennui et de l’usure, il y a souvent la mort du fils, du frère ou du mari. Une des scènes les plus poignantes des Gardiennes est celle de l’annonce de la disparition du capitaine Constant Misanger, qui fait la fierté de la famille. Tué le lendemain d’un retour d’une permission durant laquelle il avait rabroué les siens à tout bout de champ, la nouvelle de sa mort stupéfie son père qui se laisse conduire « comme un enfant » par la servante Francine jusqu’à la ferme. En revanche, sa mère, la Misangère fait preuve d’un stoïcisme qui symbolise à lui seul la force d’âme de toutes les mères de France qui auront perdu un ou plusieurs de leurs fils : « Elle reçut le coup en plein. Ses mains se joignirent en un mouvement involontaire et montèrent à sa gorge ; tout son corps frémit comme un arbre qu’on frappe. Mais d’un immense effort, elle refoula son émoi : ses mains retombèrent, les lignes de son visage reprirent leur sévère fixité.55  » Une fois son émotion maîtrisée, la Misangère reprend son travail agricole là où elle l’avait arrêté. Quelques temps plus tard, c’est au tour de Georges, frère du disparu de ressentir le vide laissé par la mort du jeune capitaine, il lui faut pour cela le calme de la maison familiale, retrouvée le temps d’une courte permission : « Quand on lui avait appris la mauvaise nouvelle, là-bas, à l’armée, il avait ressenti un choc cruel ; mais il était alors en pleine bataille, plongé corps et âme, au plus noir de la souffrance et dans l’impossibilité d’arrêter longuement sa pensée sur des soucis étrangers. Maintenant, il retrouvait son chagrin et, pour la première fois, en éprouvait l’importance véritable ; une douleur aiguë le bouleversait. 56 »
 
 
                        Si le tableau de la France rurale de la Grande Guerre reste à écrire afin de pouvoir bénéficier de la vision d’ensemble, des précisions et des nuances locales indispensables, les pistes d’étude suggérées par la verve romanesque d’Ernest Pérochon paraissent remplir leur promesse lorsqu’on les mesure à l’aune des rares archives publiques ou privées disponibles pour le Poitou. Il est certain que c’est bien la longueur du conflit qui a débouché sur la modernisation de l’entre-deux-guerres que le romancier illustrera dans une autre série de romans. La réelle prospérité matérielle, condition indispensable au progrès, s’est accompagnée de profonds changements dans les rapports sociaux dont les conséquences sur la longue durée auront été moins mesurés dans les années de sortie de guerre que les souffrances générées par l’immense voile de deuil d’un million d’agriculteurs fauchés dans la fleur de l’âge57.
 
 
      Notes
 
1.   On citera entre autres : Annette Becker, Les oubliés de la Grande Guerre. Humanitaire et culture de guerre, Paris, Hachette, 2003 ; Alan Kramer et John Horne, Les atrocités allemandes 1914, Paris Tallandier, 2005, 640 p. ; Sophie Delaporte, Gueules cassées, les blessés de la face de la Grande Guerre, Paris, Agnès Viénot, 2001 ; Philippe Nivet, Les réfugiés français de la Grande Guerre. Les boches du Nord, Paris, Economica, 2004.

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